vendredi 18 décembre 2009

Levinas, Le temps et l'autre

"L'insomnie est faite de la conscience que cela ne finira jamais, c'est-à-dire qu'il n'y a plus aucum moyen de se retirer de la vigilance à laquelle on est tenu. Vigilance sans aucun but. Au moment où on y est rivé, on a perdu toute notion de son point de départ ou de son point d'arrivée. Le présent soudé au passé, est tout entier héritage de ce passé; il ne renouvelle rien. C'est toujours le même présent ou le même passé qui dure. Un souvenir - ce serait déjà une libération à l'égard de ce passé... Cet exister n'est pas un en-soi, lequel est déjà la paix; et il est précisément absence de tout soi, un sans-soi."

"La conscience est le pouvoir de dormir."

"C'est un grand paradoxe: un être libre n'est déjà plus libre parce qu'il est responsable de lui-même."

"La solitude n'est pas tragique parce qu'elle est privation de l'autre, mais parce qu'elle est enfermée dans la captivité de son identité, parce qu'elle est matière. Briser l'enchaînement de la matière, c'est briser le définitif de l'hypostase. C'est être dans le temps. La solitude est une absence de temps."

lundi 14 décembre 2009

Avenir

Un jour il faudra bien mourir, et lorsque le jour viendra, je serai là. J'attendrai comme on attend un accomplissement, la réalisation d'une prédiction trop souvent repoussée, sans raison valable.

J'aurais fait des choses dans ma vie, des choses dont je suis fier, des choses dont je suis heureux, mais aussi des choses qui auraient bien pu ne pas être: je n'aurais rien fait d'essentiel et peut-être aurait-il été plus simple de ne pas exister du tout.

Le jour de ma mort, je veux être là. Ne faire souffrir personne, ou le moins possible pour mes enfants, mais ne plus souffrir moi-même, ne plus exister, ne plus avoir peur, ne plus à avoir à montrer du courage même lorsque je n'en ai pas envie, lorsque je ne peux pas. Juste mourir.

jeudi 5 novembre 2009

Les jeux du je : mémoire et identité

La personnalité qui se développe dans un milieu sain apprend à reconnaître ses désirs et ses craintes à travers les désirs et les craintes de ceux qui l'entourent avec amour et tendresse et, peu à peu, il apprend à étendre son cercle de rapports humains au-delà du cercle des êtres aimants jusqu'à aborder le spectre complet des relations sociales à travers l'école, les amis, les expériences de l'adolescence, etc.

Dans des cas comme le mien, la personnalité s'est développée parmi des adultes qui attribuent à l'enfant leurs propres désirs pour en faire un objet "consentant", docile, qui cherche à plaire pour quémander un brin d'attention. Le désir de l'autre est devenu son propre désir du moment que les seules formes d'attention disponibles sont des formes objectifiantes: le "je" n'est plus "sujet", mais "(sujet)objet", c'est-à-dire "sujet" se modelant sur son existence objectifiée par l'adulte pervers, sujet "s'auto-objectifiant" lorsqu'enfin il s'achemine vers l'âge adulte pour vivre en plein sa nature de "victime", la seule arme restant à sa disposition étant une "passivité agressive" qui réduit l'autre à un état d'agresseur chaque fois que le complexe de victime-objet entre en jeu.

Le sujet joue donc à se perdre à travers son histoire et fait revivre à travers lui-même la volonté du pédophile, toute résurgence du sujet véritable étant perçue comme un danger de non existence puisque c'était l'émergence de ce même sujet que le pervers cherchait à annihiler. L'adulte maltraitant cherche à bloquer toute velléité d'autonomie chez l'enfant en convainquant celui-ci que l'expérience qui lui est infligée est toute la réalité qui existe. Lorsque la réalité effective fait peu à peu irruption dans le monde de l'enfant, il est trop tard: son vécu est devenu toute la réalité qui existe pour lui.

Pour s'affranchir de cette réalité, il reste donc à l'adopter telle quelle, toute entière, à la faire sienne, de sorte à être volontairement ce que l'autre nous a amené à être sans notre volonté. Le paradoxe de la victime qui se convainc elle-même de faire des choix (prostitution, scarifications,...) sans accepter de responsabilités, mais sans se retourner non plus contre son agresseur; le paradoxe de la victime qui ne se sait pas victime mais vit une vie de victime.

lundi 28 septembre 2009

L'enfant

Penser l'enfant, c'est penser l'impensable, c'est penser l'interdit.

Penser l'enfant, c'est revivre l'horreur dans la conscience de l'horreur.

Horreur et enfance ne collent pourtant pas.

Penser l'enfant, c'est donc penser un autre enfant que moi, car je n'ai pas été enfant.

Ou l'ai-je été ?

L'enfance ne va pas avec les gros mots, les obscénités, mais lorsque je creuse le vide de ma mémoire, les mots qui sortent sont grossiers et obscènes, les faces rouges et bouffies, les gestes ivres et lubriques.

C'est le bateau ivre, version bordel.

Ce sont des ombres flous, des mouvements gluants, des paroles dures et mal prononcées, puis le noir.

C'est dans l'enfance que l'on se forme, est-ce à dire que je suis aujourd'hui une grande bâtisse creuse, ou pis encore, une fine membrane de peau contenant en soi tous les excréments de ces gens-là, vous savez qui ?

Quel être bancal suis-je donc ? Récipient d'immondices ou palais des courants d'air ?

Qui sont les enfants-objets ? Que deviennent-ils ? Que veulent-ils d'eux-mêmes ? Est-ce qu'ils continuent d'obéir à la volonté de leurs maîtres même après la mort de ces derniers ? Comme de bons chiens dressés, attendent-ils d'être pris en levrette par le premier venu ? Ou relèvent-ils la tête et découvrent-ils que, finalement, il y a bien quelque chose à l'endroit où devrait se trouver leur coeur et que le coeur entre bien en communication avec le cerveau ?

Se découvrent-ils ainsi un MOI, entre amour et pensée, entre souffrance et rêve, entre coeur et intelligence ?

lundi 21 septembre 2009

Aimer aujourd'hui

Aimer sans passé, aimer malgré tout, aimer sincèrement, et même aimer: c'est possible, parce qu'il n'y a rien de plus fort que l'amour.

Souffrir, oui, c'est souffrir, mais la souffrance n'enlève rien à l'amour: tous deux sont sincères lorsqu'on les accepte tels qu'ils sont, la souffrance comme souffrance, et l'amour comme amour.

J'aime ma belle malgré moi-même parce que ma belle est la plus belle âme qui soit. Avec elle, qu'importe le passé du moment que nous tournons les yeux dans la même direction, vers le même horizon, main dans la main.

Mais c'est vrai, le passé me hante et mon esprit vacille. Mon amour est là, qui m'empêche de sombrer dans la folie parce que là, j'ai accroché ce qu'il restait de cette épave que j'étais ou plutôt, l'amour a poussé sur ce qui restait de vivant en moi pour donner un arbre solide.

Il pleut

Il pleut sur mes rêves. Le peu qui en restait s'écoule aujourd'hui dans les égouts de ce monde, un monde aux relents nauséabonds.

Il pleut sur ce qui me restait de rêve, sur ce qui me restait d'espérance d'amour.

Il me reste une vie a deux dimensions : le présent et l'avenir. Un monde plat, sans passé que l'horreur, une horreur pas encore perçue, mais ressentie, comme une menace qui pèse encore.

Me voici dans un monde en 2D. Bonjour.

Le monde est plat, le monde est vide, ou trop rapidement rempli parce que sans profondeur.

Il y a les gens que j'aime: peu de gens, car mon coeur est bien serré. Un coeur sans profondeur et qui éclate chaque fois qu'il s'ouvre. Un coeur sincère d'enfant que les grands ont trompé, dont les grands ont joué. Un coeur qui se donne à ceux qu'il aime sans se soucier du lendemain, mais un coeur sans profondeur, presque mort, écrasé par les corps des adultes.

Sur lui, la sueur des ventres bedonnants, la puanteur des après-midis sales, la noirceur de la nuit velue... un coeur qui a grandi dans les égoûts de la vie, dans les poubelles de l'amour. Coeur de détritus, recyclage sans amour des corps d'enfants, rejet de la faute des autres, réceptacle des ordures ménagères d'une petite ville de France.

Parleras-tu pour dire ce que tu as à dire ? T'a-t-on appris à parler ? Bête apeurée au fond d'une cage d'illusions déchues, enchaîné à des rêves trompeurs, tout pour être ailleurs - enfant sauvage, maigre, sale, sourd et muet à sa propre douleur tellement tout est douleur... Que t'a-t-on appris ?

Urinoir public, fait pour être consommé et jeté dans un coin jusqu'à la prochaine fois. Orphelin de fait, s'agrippant à la femme comme à une mère, parce que génitrice - sans autre raison que la première qui passe par la tête - mère nature.

Quelle horreur que cet enfant en haillons, morve au nez, sang aux lèvres, les yeux vides, se balançant d'avant en arrière, d'arrière en avant. Est-ce tout ce qui reste du passé ?

Est-ce qu'un enfant a le droit de vivre comme ça ? Dites, vous les grands qui l'avaient fait ce qu'il est, quel droit lui reconnaissez-vous à l'existence à part celui de rechercher dans votre regard une once de pitié, un gramme de compassion, quitte à ouvrir vos braguettes pour cela ?

Méchant enfant ! Enfant grossier ! Pervers ! Tais-toi.

Nous voilà de retour en 2D.

Bonne nuit. Bonne nuit.

mardi 8 septembre 2009

Les enfants

Il y a des enfants qui rient et qui courent, qui s'amusent et folâtrent en pleine nature. Ils se baignent dans la rivière, ils ont une cabane. Ils jouent et rêvent, enfin.

Lorsqu'ils retournent auprès de leurs parents, ils y trouvent des bras qui les attendent. la table est mise et les hôtes rient. les mains plongent dans les assiettes, les lèvres sont mouillées de vin.

Les mains plongent dans la chair blanche des enfants, des doigts noirs sur leur pâle peau.

Les mains fouillent les corps à la recherche d'un plaisir qu'ils ne connaissent plus, et les yeux laconiques des mères se perdent au lointain.

Les ventres ronds, les perles de sueur nauséabondes, les bouches pleines, la douleur, puis le vide - les enfants planent au loin, ailleurs. Les cris deviennent bourdonnement, vague chahut où l'accordéon se noit dans le brouhaha des rires et des soupirs. Les lourdes odeurs restent, mais l'esprit est ailleurs.

Les mains de charcutier continuent de fouiller les moindres recoins d'intimité. L'innocence n'existe plus dans ce monde sombre et visqueux.

Plus tard, les enfants retourneront à leurs jeux d'enfant, silencieusement, le temps de se réhabituer à la légèreté de leur âge. Plus tard, les rêves reprendront le dessus pour masquer, le temps d'un instant, la triste réalité. Pendant ce temps, les deux maquerelles cuvent leur vin et préparent dans leur tête le prochain festin. Elles donneront en pâture, pour quelques francs, ces bouts de chair que sont leurs enfants.

Et les enfants jouent au papa et à la maman, mais sans se faire mal car, s'ils ne savent pas encore ce qu'est l'amour, ils savent que cela ne devrait pas faire mal.

Filles, garçons, il y a des enfants qui vivent ou ont vécu comme cela, et il y a des pères, des mères, qui font ou ont fait cela.

Histoire d'un autre monde ? Non, histoire de ce bas monde.

Quatre enfants vendus à tout un village, un village qui s'est tu et qui se tait encore. Quatre enfants vendus aux mâles du village, caressés par qui le voulait bien, triturer par qui payait une somme modique, à hauteur de leurs trois pommes. Quatre corps avec les orifices recherchés: non plus des êtres vivants, mais des poupées pour dépravés.

Chantons les campagnes françaises et les joies de leurs doux clochers: lorsque j'entends l'accordéon aujourd'hui dans le métro, c'est un autre son de cloche que je perçois.