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dimanche 25 septembre 2011

Les abus de la mémoire (Tzvetan Todorov)

"...la mémoire ne s'oppose nullement à l'oubli. Les deux termes qui forment contraste sont l'effacement (l'oubli) et la conservation ; la mémoire est, toujours et nécessairement, une interaction des deux. La restitution intégrale du passé est une chose bien sûr impossible (mais qu'un Borges a imaginé dans son histoire de Funes el memorioso), et, par ailleurs, effrayante ; la mémoire, elle, est forcément une sélection." (p. 14)

"L'individu qui ne parvient pas à accomplir ce qu'on appelle le travail de deuil, qui ne réussit pas à admettre la réalité de sa perte, à s'arracher au choc douloureux qu'il a subi, qui continue de vivre son passé au lieu de l'intégrer dans le présent, qui est dominé par le souvenir sans pouvoir le domestiquer (et c'est, à des degrés divers, le cas de tous ceux qui ont vécu dans les camps de la mort), cet individu est évidemment à plaindre et à secourir : il se condamne involontairement lui-même à la détresse sans issue, à la folie." (pp. 32-33)

Mémoire littérale par opposition à mémoire exemplaire: la première est tournée sur soi, sur la singularité et l'incomparabilité du vécu, la seconde est tournée vers l'action, l'autre, la comparaison avec d'autres faits et situations.

jeudi 30 juin 2011

Une tête vole

Quelle impression cela fait-il d'embrasser la bouche d'une tête séparée de son corps: froid, rigide, impression de gonflement, sec. Pourquoi est-ce que ce type d'idée me vient. Est-ce que je suis délirant ? Tête lavée d'une enfant aux cheveux noirs, lisses. Je déteste ces images. Est-ce une allégorie ? Est-ce un mensonge d'un cerveau dérangé, le mien ? Est-ce un faux souvenir ? Est-ce un souvenir rejeté mais qui tournerait en rond parce qu'impossible à effacer, tellement la charge émotive fut forte ? ESt-ce un peu de tout ça ?

Cela pose tant de questions, aussi, quant au fonctionnement de fonctions vitales comme la mémoire et le processus même de mémorisation. Y a-t-il des processus de "démémorisation", d'effacement de la mémoire ? Tout ce qu'enregistre la mémoire est-il vrai ? Y a-t-il une seule forme de mémoire, ou plusieurs ?

Est-ce que la mémoire, c'est la capacité à se rappeler, ce qui impliquerait nécessairement la conscience ? Où est-ce qu'il y a d'autres formes de mémoire, sans tomber dans le piège de la "mémoire de l'eau" ? Mémoire émotionnelle du système hypothalamique (Damasio, Watts, et autres), mémoire comme expérience inscrite dans la constitution historique du système nerveux (Elderman), mémoire comme contribuant à la constitution des fonctions cognitives et des processus cognitifs, mémoire inconsciente qui serait une sorte de négatif de l'être-conscient, tout ce qui serait en creux de l'être, le non-dit substantiellement collé au dit et auquel on peut arriver par inférences. Tout cela n'est-il pas lié, comme différents aspects d'une réalité à la fois complexe et simple ?

Bien entendu, mais tout cela est aussi source d'une grande confusion avec une place énorme laissée tant aux abus qu'au déni. Ma tête pensante ne sait plus que penser de cette tête coupée et doute de ceux qui pensent cette image comme un vestige d'une réalité passée, fussent-ils psychologues avérés et expérimentés, et de ceux qui pensent que tout n'est que foutaise et que les viols d'enfants n'existent pas.

Ce que je cherche entre ces deux extrêmes, c'est moi: je ne veux pas croire en ce que les autres disent ou pensent, je veux savoir où j'en suis moi-même. J'ai du mal à croire en l'autre: ce que l'autre dit de moi est perçu comme une opinion intéressée, mais interessante, voire révélatrice, et comme le morceau d'un grand puzzle, mais pas comme quelque chose à quoi donner foi. Je ne crois en personne, je ne crois personne. Je n'ai de confiance absolue en personne, qu'une confiance limitée - et sans nécessairement mettre en doute la bonne foi de l'autre.

Une tête vole, puis roule sous un jet d'eau. Une tête sans vie qui laisse la mienne pleine d'interrogations. Jeu macabre - mais est-ce un jeu, sinon dans le sens d'un "jeu d'esprit", une sorte de décalage entre un "jeu d'images" et un autre, sans savoir comment réconcilier les deux - c'est cela: non réconciliation avec "lui" que je ne ressens pas comme moi, mais qui peut-être est moi, ou l'a été. "Lui", l'enfant oublié que je n'arrive pas à reconstruire, à recadrer, à définir, à sentir.

Homme sans enfance, homme sans passé, parce que le passé est mort dans la conscience, oublié, comme pour délester l'être d'un poids mort qui pèserait trop lourd dans la vie. Mais l'absence de ce passé, ce vide, pèse tout de même bien lourd. L'entreprise n'a donc pas réussi, ou pas totalement du moins.

La tête vole avec ses cheveux noirs, et tombe. Est-ce une métaphore que je me suis créée - et pour dire quoi ? Ou est-ce une réminiscence, mais pour taire quoi ?

Je sais, jeux de mots spécieux, à la limite du pédantesque. Mauvais goût, mauvaises blagues, mais mauvais rêve aussi. Si mes jeux d'esprit sont d'un niveau si peu élevé, c'est que mon esprit est bien pauvre et confus, vide de tout, et surtout vide de soi.

Mais l'attente est en train de naître, des envies sont en train de poindre. À côté du vide, le plein, un plein qui ne se laisse plus happer, mais qui bouscule et dérange, voire me dérange. Un déséquilibre qui désarçonne la quiétude du néant.

Voilà les réflexions que font naître en moi cette tête qui roule. Je les écris pour les fixer quelque part, en un lieu qui dépend de moi, mais pas seulement de moi puisqu'ils seront peut être lus par d'autres. Je les écris pour qu'ils ne soient plus en mon seul contrôle, pour perdre le contrôle, mais un peu seulement. Je les écris pour jouer avec moi-même, c'est-à-dire, encore une fois, créer un jeu (lire décalage) entre moi et moi.

lundi 27 juin 2011

Auteure Anonyme

Puisque je n'arrive pas à répondre à ton commentaire dans le message concerné, je te réponds à travers un autre message.

Je me suis senti une "p..." pour plaire à ma mère, lui soutirer un regard bienveillant, peut-être un sourire, mais je ne me souviens pas d'un sourire qui me soit adressé - peut-être ai-je oublié. Plaire à tout prix, même par le corps, comme un objet, mais ne jamais vraiment réussir. Continuer pourtant, comme un petit animal qui ne comprend pas, en arriver à prendre une claque comme un geste d'intérêt. Plaire pour ne pas aller peut-être avec les messieurs, mais aller tout de même pour plaire.

Je n'aime pas les bonbons, savez vous ?

Quant à l'abus, bien sûr: peut-être, sans m'en rendre compte, je leur reconnais encore le droit de m'utiliser, voire d'abuser. Elever en objet, comment devenir sujet, subjectivité sans assujettissement - car le sujet peut aussi être sujet d'un roi, d'un maître. Les finesses du langage...

Dernière chose: le lien que tu me donnes viens d'une personne qui en est venu à renier le nom qu'il portait, alors que je revendiquais désespérément celui de ma mère. J'étais soumis corps et âme, à tel point que je n'avais plus besoin de chaînes pour être subjugué. Je ne connaissais rien d'autre: j'étais né pour être l'objet de ma mère, enfant timide qui n'a trouvé d'autre résistance face aux autres que passive. J'en sors peu à peu, mais une partie de ma personnalité s'est formée sur ce terreau malsain. J'étais né pour le plaisir des autres, et j'ai du mal à savoir ce qu'est le plaisir car il me fait peur, comme un interdit, un danger qui pourrait me faire perdre le peu de maîtrise que je me sens. Vivre pour le plaisir de l'autre, toutefois, ce n'est pas vivre et si l'autre vous aime vraiment, cela risque même de le détruire, à moins que l'autre ne soit une image des violeurs et des tueurs d'âmes - mais là, nous sortons de nouveau de l'existence pour tomber dans l'insistance de la soumission, la persistence de l'enfant-objet, dans le pathologique.

dimanche 26 juin 2011

Réponse à Liste des conséquences....

Je ne visionne plus les réponses à l'article que j'ai publié sur la Liste des conséquences de l'inceste. Elles sont malheureusement trop nombreuses - malheureusement parce que cela implique une triste réalité.

A la dernière réponse à propos de cet homme victime d'abus, je ne sais que dire. Chaque personne réagit différemment parce que l'inceste ou les abus sont des faits extérieurs à la personne. Bien que les conséquences soient souvent les mêmes, elles s'expriment différemment chez les uns et les autres. L'un des exemples les plus frappants pour moi est la sexualité: certaines victimes deviennent de véritables "sex-addicts" tandis que d'autres chassent la sexualité de leur existence.

Parmi les constantes, le manque de confiance, la fragilité des attachements: c'est peut-être là ce qui met le plus en difficulté les éventuel(le)s partenaires. La victime d'abus sexuels, et ce surtout dans les cas d'inceste, a des difficultés à faire confiance en l'autre et à sortir de la dynamique de l'abus. Certains préfèrent reproduire directement les situations abusives, comme pour un moyen de se rendre utile à quelqu'un, fût-il un abuseur, et comme pour se prouver sa propre existence à travers la souffrance parce qu'on n'a pas connu autre chose et que c'est le seul moyen que l'on connaisse d'intéresser quelqu'un. D'autres multiplient les attachements pour ne pas être esclaves d'un seul, comme pour multiplier ses chances de réussite tout en minimisant sa propre implication et en réduisant ainsi la portée d'un échec individuel: si je me fais lâcher, comme ce sera nécessairement le cas puisque je vaux tellement peu, au moins cela me fera-t-il moins mal. On triche avec la vie en étant sûr qu'un jour ou l'autre on se fera pincer et qu'on passera à la casserole. On vit à travers l'autre, pour l'autre, parce qu'on ne sait pas où on se situe dans le domaine de l'existence et qu'on a peur de se retrouver seul, parce que se retrouver face à soi-même, c'est se retrouver face au néant, au défaut d'existence. La solitude, ce n'est pas la mort, c'est le Rien, la révélation de l'absence de sens, d'existence, de persistence - l'enfant qui n'arrive même plus à crier, privé de volonté, inerte corps et âme, simple corps qui persiste à vivre parce que les fonctions biologiques sont indépendantes des fonctions psychologiques. Si le cœur physique était branché sur le cœur affectif, ce serait plus simple: une vie s'éteindrait rapidement dans un désert d'affection et on disparaîtrait sans gêner personne.

Pourquoi ne se suicide-t-on pas, alors ? Certains le font, beaucoup ont essayé, mais somme toute, le suicide demande une bonne dose de désespoir. Qu'arrive-t-il quand on est au-delà de l'espoir et de son contraire ? Rien, justement. Se suicider c'est encore espérer quelque chose, mais il peut arriver que même espérer la mort devienne trop fatigant, trop usant. Paradoxal, mais la situation de l'enfant qui grandit dans l'abus n'est-elle pas paradoxale: n'exister pour l'autre que dans la mesure où notre corps satisfait le corps de l'autre, un sujet-objet devenant objet-objet pour coller à l'autre physiquement. Utiliser son propre corps pour quémander l'affection de l'autre et n'obtenir de l'autre que le plaisir de l'autre pour être jeté dans un coin comme un torchon sale avant la prochaine fois - attendre même, peut-être, cette prochaine fois pour essayer de lire un peu d'amour dans la lueur sale du regard de l'abuseur.

Vient un moment où on espère plus, où on se fatigue d'espérer: le moment de l'adolescence est souvent le dernier cap à franchir avant la perte totale de tout espoir. Si on ne se suicide pas à l'adolescence, alors le corps continue de vivre.

Mais que faut-il pour redonner à l'enfant qui habite ce corps d'adulte un peu de chaleur qui lui apporte enfin un espoir. C'est là tout le problème. C'est là aussi que les différences personnelles interviennent. Certains se loveront dans leur absence au monde, se replieront sur l'enfant blessé, tandis que d'autres arriveront à faire le pas, aidés par le hasard d'une rencontre ou d'une expérience. La personnalité entre en jeu, mais aussi le hasard. Il n'existe pas de science qui vous fasse sortir du néant affectif. Parmi trois personnes ayant connu les mêmes abus, l'un mourra jeune, l'autre, celui qui aura peut-être subi le moins, s'enterra dans une existence vide de sens et le troisième fondera une famille et bataillera. L'un est-il meilleur que l'autre ? Non, bien sûr, c'est juste le hasard qui se lie à la nécessité pour créer un type d'existence plutôt qu'un autre.

dimanche 22 août 2010

Détruire

"... détruire est une mise à l'écart de toute signification possible..."

"Il n'y a rien à comprendre dans l'anéantissement, dans la ruine, l'annihilation."

Lawrence Olivier - Détruire : la logique de l'existence

jeudi 4 mars 2010

Identité personnelle et identité collective

"L'individu n'est pas un atome constitué, avec une identité personnelle qui lui appartiendrait en propre. Mais un système ouvert, un centre de production du sens de sa vie interconnecté à d'autres centres, susceptibles de le déposséder de sa maîtrise personnelle. Cette < dépersonnalisation > se produit d'autant plus aisément que donner sans cesse un sens particulier à sa vie est mentalement fatigant et pénible. Et qu'il est au contraire reposant et socialement réconfortant de se couler dans des évidences collectivement partagées." J-C Kaufmann, L'invention de soi.

Remarques très pertinentes, d'où le danger des "associations de victimes", libératrices dans un premier temps, puis danger de renfermement identitaire sur le seul statut de victime.

Produire du sens en sortant de soi. Se libérer en "s'engageant", comme le voulait Sartre, mais s'engager en de multiples endroits, à de multiples niveaux, souvent contradictoires, pour préserver sa liberté. Ne pas donner un sens à sa vie, mais une multiplicité de sens, au sein de sa famille, de ses amis, sur le travail, dans ses appartenances à des clubs, groupes ou associations. Créer un foisonnement de sens non pas pour se trouver, mais pour se créer.

Plus qu'apprendre à s'aimer, apprendre à créer une vie que l'on puisse aimer parce que riche de sens, d'occasions de fuir le banal, les mécanismes lourds de réminiscences cachées.

S'inventer et se réinventer, c'est être. On est ce qu'on se fait. Il ne s'agit donc pas de retrouver un "soi" substantiel qui serait tapi quelque part au fond de nous, mais de créer un "soi" avec une sémantique aux articulations toujours renouvelées, toujours renouvelables, existant au creux de leurs propres contradictions.

Exploiter pour cela les appartenances sociales (associations, regroupements, etc.) sans jamais toutefois se laisser prendre au jeu des identifications collectives. Rester soi-même implique alors de relativiser ses appartenances et soi-même, ce qui entraîne la reconnaissance des autres commes d'autres "soi" eux aussi relatifs et relationnels. Engagement sincère, mais non pas totalitaire, positif,, mais pas jusqu'à la négation de soi.

Beaucoup d'implications là-dedans. À approfondir.

vendredi 26 février 2010

Citation

"Le moi n'est personne sans les autres" (JC Kaufman, L'invention de soi)

Que se passe-t-il lorsque les autres sont, pour un enfant, des adultes vicieux, incestueux, toxiques ? Comment se forme le moi ?

Le moi se forme normalement par confrontation avec un univers "dans la norme". Le parent incestueux ou le pédophile propose à l'enfant une norme perverse.

De là, comment apprendre une norme qui soit celle acceptée du plus grand nombre ?

jeudi 5 novembre 2009

Les jeux du je : mémoire et identité

La personnalité qui se développe dans un milieu sain apprend à reconnaître ses désirs et ses craintes à travers les désirs et les craintes de ceux qui l'entourent avec amour et tendresse et, peu à peu, il apprend à étendre son cercle de rapports humains au-delà du cercle des êtres aimants jusqu'à aborder le spectre complet des relations sociales à travers l'école, les amis, les expériences de l'adolescence, etc.

Dans des cas comme le mien, la personnalité s'est développée parmi des adultes qui attribuent à l'enfant leurs propres désirs pour en faire un objet "consentant", docile, qui cherche à plaire pour quémander un brin d'attention. Le désir de l'autre est devenu son propre désir du moment que les seules formes d'attention disponibles sont des formes objectifiantes: le "je" n'est plus "sujet", mais "(sujet)objet", c'est-à-dire "sujet" se modelant sur son existence objectifiée par l'adulte pervers, sujet "s'auto-objectifiant" lorsqu'enfin il s'achemine vers l'âge adulte pour vivre en plein sa nature de "victime", la seule arme restant à sa disposition étant une "passivité agressive" qui réduit l'autre à un état d'agresseur chaque fois que le complexe de victime-objet entre en jeu.

Le sujet joue donc à se perdre à travers son histoire et fait revivre à travers lui-même la volonté du pédophile, toute résurgence du sujet véritable étant perçue comme un danger de non existence puisque c'était l'émergence de ce même sujet que le pervers cherchait à annihiler. L'adulte maltraitant cherche à bloquer toute velléité d'autonomie chez l'enfant en convainquant celui-ci que l'expérience qui lui est infligée est toute la réalité qui existe. Lorsque la réalité effective fait peu à peu irruption dans le monde de l'enfant, il est trop tard: son vécu est devenu toute la réalité qui existe pour lui.

Pour s'affranchir de cette réalité, il reste donc à l'adopter telle quelle, toute entière, à la faire sienne, de sorte à être volontairement ce que l'autre nous a amené à être sans notre volonté. Le paradoxe de la victime qui se convainc elle-même de faire des choix (prostitution, scarifications,...) sans accepter de responsabilités, mais sans se retourner non plus contre son agresseur; le paradoxe de la victime qui ne se sait pas victime mais vit une vie de victime.