La question du pardon est plutôt vaste, mais elle reste extrêmement
personnelle. Il n’y a pas de réponse universelle selon moi, pas de réponse
meilleure que les autres.
Ma démarche est avant tout d’essayer de me comprendre moi-même, de m’exprimer pour cela, et parfois de m’exposer dans le sens d’exposer mes cheminements intérieurs et, peut-être, d’interroger d’éventuels lecteurs, d’éventuels « autres ».
Donc, je commence par une
provocation : je sais que beaucoup – psychologues, professionnels, experts
de ceci ou cela, et même victimes d’inceste – pensent que le pardon fait partie
du chemin que la personne blessée doit parcourir pour se sentir mieux.
Je le dis de suite: pas
de pardon pour moi. Ce que j’ai subi est inscrit dans mon ADN, au sens
figuratif du terme, bien sûr: l’ADN de la personnalité que je suis devenu, les
mécanismes, dont certains très déterministes, qui font partie de moi.
Je peux comprendre : je comprends que ma mère était malade, profondément
malade, et qu’elle ne pouvait pas s’occuper de moi. Ceci dit, j’ai grandi malgré
elle, puis sans elle, voire contre elle. Elle ne fait plus partie de ma vie,
seule son empreinte reste. Je suis le fruit de son existence passée, mais il n’y
a pas d’amour, il n’y en aura jamais.
Il n’y a pas de haine non plus, parce que la haine est une autre forme de
dépendance, et j’ai passé ce stade.
Si ma mère était encore en vie, je ne chercherais pas à la voir, à lui parler,
à chercher quelque chose en elle qui explique le pourquoi: une motivation, une
erreur, une clé en elle pour comprendre. Il n’y a rien à comprendre à part qu’elle
était objectivement malade, et que sa maladie avait un très fort aspect moral :
non seulement je n’étais pas un fils pour elle, mais j’étais une source de
revenu matériel. Au-delà, il n’y a rien à comprendre.
Pas de pardon non plus pour mon père qui n’a rien fait : il n’a rien vu,
rien voulu voir, et quand je lui ai fait voir, il n’a pas voulu regarder. Le
regard est une chose très claire : finalement, on le porte là où on veut. Lui
m’a donné la faute. Là encore, je comprends dans une certaine mesure: je n’ai
pas les détails, mais j’ai pu comprendre suffisamment pour savoir que lui-même
ne comprenait pas.
Comprendre, toutefois, n’est
pas pardonner. Je comprends et condamne quand même. Avec les circonstances atténuantes
si on veut, mais c’est tout. Mais comprendre libère de la haine, et c’est là l’important,
car la haine est une prison.